L’histoire du roman français est, a la fois, celle d’un triomphe presque immédiat et d’une longue lutte. Depuis l’époque des romans précieux, ouvrages ou le heros, soupirant neuf volumes, etait bien heureux de se marier au dixieme (Sade, 1878, 18), jusqu’a l’ere de Balzac et des grands feuilletonistes, le genre romanesque, tout en jouissant d’une popularité croissante, continue a jouir d’une mauvaise réputation aupres des lecteurs sérieux, gens de lettres ou, plus généralement, gens bien éduqués, hommes et femmes de bon gout.
En témoignent les attaques aussi bien que les essais d’apologie. A la mort de Mlle de Scudéry en 1701 – aujourd’hui qu’enfin la mort l’a rayee du nombre des humains, elle et tous les autres compositeurs de romans – Nicolas Boileau, le maître a penser du Grand Siecle (et, selon son propre aveu, un lecteur assidu des romans pendant sa jeunesse), proclame le genre romanesque décédé des causes naturelles (cf. Boileau, 1873, 177).
Un bon siecle plus tard, le critique Désiré Nisard s’emporte contre le meme ennemi, toujours bien vivant, le roman, ce corrupteur des moeurs :
N’avez-vous pas pitié de voir cette grande foi de 18 siecles (...) tenter de se glisser dans notre société indifférente, par l’arriere-porte honteuse du roman, et s’aider de tous les mensonges stéréotypés dont s’alimente le roman, de corbeilles, de bosquets, de robes roses, de divans bleus, sans compter des scenes d’amour tres peu édifiants, pour faire naître dans quelques âmes de femmes des scrupules qui s’évanouiront demain (cit. Iknayan, 1961, 64) ?
En 1670, P.D. Huet, considéré comme le premier théoricien français du genre romanesque, fonde son apologie du roman sur l’utilité morale de celui-ci. Selon Huet, les romans sont écrits pour le plaisir et l’instruction des lecteurs (Huet, 1966, 4).
En 1800, le Marquis de Sade expose la futilité de la recherche d’une définition généralement valable du genre romanesque. Le roman, suivant de Sade, se définit par le fait meme qu’il s’évade a toute définition. Pourtant, cette liberté absolue est une noblesse qui oblige : On n’a jamais le droit de mal dire, quand on peut dire tout ce qu’on veut (Sade, 1878, 40).
Le nombre des adversaires du roman diminue a travers le temps. Pourtant, en plein XXe siecle encore, des voix importantes, notamment celle d’André Gide, s’élevent contre la “banalité” et la nature déplorablement bourgeoise du genre romanesque. Dans le contexte de l’histoire littéraire européenne, ce scepticisme persistant envers le roman nous apparaît comme un phénomene typiquement (et uniquement) français. En plus, la situation particuliere du genre semble avoir laissé des traces profondes dans les écritures romanesques. Depuis le temps de Mlle de Scudéry, les romanciers français défendent le roman. Cette défense, qu’elle soit explicite ou implicite, est tres souvent incorporée dans le récit au point d’en devenir une partie organique. La réflexion sur le genre romanesque affecte le ton narratif et joue un rôle important dans le choix du type de narrateur.
La confrontation des romanciers français avec la mauvaise réputation du genre romanesque constitue le fil rouge des présentes Etudes sur le roman francais.
Quelques exemples.
Dans le cas de Denis Diderot, la défense du genre romanesque s’entrelace avec la défense du réalisme dans la littérature, voire dans l’art en général.
Pour Bernardin de Saint-Pierre, le droit au roman est le synonyme du droit au sentiment, le roman étant le genre qui fait verser le plus de larmes.
Laclos, considéré par ses contemporains comme un mauvais styliste, trouve le réalisme stylistique aussi important que la vraisemblance psychologique ; dans cette conviction, il établit un lien indissoluble entre le caractere du personnage littéraire et sa maniere de s’exprimer.
Pour se distancier des feuilletonistes (Dumas, Sue) qui souillent la réputation a peine établie du genre romanesque et, par conséquent, nuisent a la dignité du métier d’écrivain, Honoré de Balzac – ou bien son alter ego le narrateur – raconte la Comedie humaine avec une autorité qui dépasse celle d’un simple narrateur omniscient. Dans ce contexte, le monde parallele balzacien nous apparaît comme un espace créé expres pour que le pouvoir absolu de l’écrivain s’y exerce sans entraves.
Stendhal procede d’une maniere opposée. Le ton ironique, héritage des Lumieres, donne un double fond a ses romans et les soustrait aux interprétations (trop) univoques.
Ernest Renan, susceptible aux charmes de la littérature, conscient de la force de convaincre inhérente au roman, donne a sa biographie positiviste de Jésus le charme (et les défauts) d’un récit romantique.
Finalement, Marguerite Yourcenar, romanciere éminemment classique, discrete par définition, clôt sa carriere littéraire par une trilogie autobiographique. Comme pour éviter la contradiction, elle ouvre le premier volume de cette trilogie (Souvenirs pieux) avec un effet d’aliénation qui doit beaucoup a l’esprit du Grand Siecle : au lieu de je, elle écrit l’etre que j’appelle moi.
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